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L’injustice dans L’événement d’Annie Ernaux

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L’Événement est le récit intime d’Annie Ernaux sur son avortement clandestin dans la France des années 1960. Un témoignage cru et bouleversant sur la condition féminine, la mémoire et la lutte pour disposer de son corps.

Aujourd’hui encore, malgré tant d’années de luttes, c’est une bataille que l’on continue de mener. Entre silence, honte et inégalités, l’avortement demeure un sujet qui dérange et qui divise, menant constamment à des débats enflammés. Publié en 2000, L’événement d’Annie Ernaux est une auto-sociobiographie qui nous confronte à la dureté de la condition féminine face à l’avortement, à une époque où cette pratique était illégale et dangereuse en France. À travers le récit de son avortement clandestin, Ernaux met ainsi en lumière les inégalités entre les classes sociales qui s’exprimaient tant dans l’isolement et la vulnérabilité face à la grossesse non désirée que dans la domination exercée par la société à travers l’argent, le statut social et l’exploitation économique.

Pour commencer, dans son livre, Annie Ernaux démontre que les femmes issues de milieux modestes, comme elle, sont plus isolées et vulnérables face à la grossesse non désirée. Dès le début du récit, elle établit une certaine logique entre le fait d’être tombée enceinte et son origine sociale : « J’établissais confusément un lien entre ma classe sociale d’origine et ce qui m’arrivait. » (Page 31) Malgré un bon parcours académique qui l’avait éloignée de la précarité familiale, elle ne parvenait pas à se libérer du poids de ses origines. Ce déterminisme social crée une barrière qui limite sa confiance et renforce sa honte. De plus, elle rajoute d’ailleurs : « Mais ni le bac ni la licence de lettres n’avaient réussi à détourner la fatalité de la transmission d’une pauvreté dont la fille enceinte était, au même titre que l’alcoolique, l’emblème. J’étais rattrapée par le cul et ce qui poussait en moi c’était, d’une certaine manière, l’échec social. » (Page 32) Ernaux montre que, dans l’imaginaire collectif, la fille enceinte par accident incarne une sorte de déchéance sociale, au même titre que l’alcoolique. La grossesse non désirée devient un symbole de honte ; ce qui poussait en elle était un rappel brutal que l’ascension sociale d’un individu ne suffit pas à passer au travers des stigmates sociaux. Enfin, la narratrice souligne le rôle central que jouent l’argent et les relations, à une époque où le simple fait d’être une femme impliquait déjà un désavantage, notamment en matière d’accès à un avortement sécuritaire : « Les filles comme moi gâchaient la journée des médecins. Sans argent et sans relations – sinon elles ne seraient pas venues échouer à l’aveuglette chez eux (…) ». (Page 45) Par cette phrase, Ernaux révèle que les femmes des classes populaires doivent souvent se tourner vers des solutions précaires, mettant en péril leur santé et leur vie. L’isolement et la vulnérabilité ne sont donc pas seulement psychologiques, mais produits par une hiérarchie sociale qui décide qui a le droit à une aide décente… et qui doit se débrouiller par ses propres moyens.

Par ailleurs, Ernaux dénonce la manière dont la domination sociale s’exerce à travers l’argent, le statut social, et l’exploitation économique. Lorsqu’Annie était désespérément en recherche d’une faiseuse d’anges, le manque de ressources devient un énorme obstacle : « Une adresse et de l’argent, c’était les seules choses au monde dont j’avais besoin à ce moment-là. » (Page 68) Cette phrase exprime l’urgence et la détresse d’une femme qui a conscience que sa vie est en danger. Ici, l’argent n’est pas seulement la mesure d’un statut social, mais un élément qui peut dicter son futur. En parlant de statut social, Ernaux souligne également à quel point celui-ci influence la façon dont on est traité, comme en témoigne la scène avec l’interne :  « Il avait seulement honte d’avoir – parce qu’il ne savait rien de moi – traité une étudiante de la fac de lettres comme une ouvrière du textile ou une vendeuse de Monoprix (…) ». (Page 110) Le malaise de l’interne révèle une hiérarchie dans laquelle certaines femmes méritent plus de respect que d’autres, selon leur classe perçue. Être une femme dans la France des années 1960 constituait déjà un désavantage social ; à cela s’ajoute le fait qu’une vendeuse de Monoprix était encore moins bien traitée qu’une étudiante… Enfin, l’avortement illégal devient lui-même un marché noir où la précarité est exploitée : « J.B racontait que l’épicière du coin de la rue lui avait dit que ce n’était pas la peine d’aller à Paris pour avorter, il y avait une femme tout près dans le quartier, qui ne prenait que trois cents francs. On plaisantait sur les cent francs que j’aurais pu économiser. » (Page 113) L’ironie de cette remarque souligne que le corps des femmes pauvres devient une marchandise, et leur détresse une opportunité économique pour d’autres. Donc, à travers ces passages, Ernaux montre que la domination sociale est profondément façonné par l’argent, le statut social et l’exploitation économique qui constituent d’importantes barrières face à la situation des femmes. En somme, L’Événement d’Annie Ernaux révèle sans filtre les injustices sociales que subissaient les femmes dans la France des années 1960, notamment celles issues de milieux modestes. L’autrice expose à la fois l’isolement face à la grossesse non désirée et la domination sociale exercée par l’argent, le statut social et l’exploitation économique. Ce récit intime devient ainsi une dénonciation sociale qui est toujours pertinente aujourd’hui dans les débats sur le droit à pouvoir se servir librement de son propre corps.

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