
Dans “La Part de l’autre”, Éric-Emmanuel Schmitt imagine ce qu’aurait été la vie d’Hitler si certaines de ses expériences avaient pris une tournure différente, ce qu’aurait pu être l’histoire si Adolf Hitler avait suivi une autre voie, celle d’un artiste, plutôt que celle du dictateur que nous connaissons.
Ce roman explore des thèmes profonds et complexes tels que la sexualité, l’amour, le pouvoir, l’art, et la guerre. Personnellement, le thème m’ayant le plus marqué est celui de la sexualité, que j’aborde dans cette analyse.
Chaque page est une invitation à réfléchir sur les multiples facettes de l’âme humaine, sur les ténèbres et la lumière qui cohabitent en chacun de nous, et que chacun nos choix déterminent la direction que prend notre vie.
Depuis la nuit des temps, la sexualité a souvent été un thème à la fois tabou, interdit et surtout incompris. Dans notre société actuelle, la sexualité est un sujet de plus en plus discuté et compris, alors que nous prônons la diversité sexuelle sous diverses formes, telles que l’orientation sexuelle ou l’identité de genre. On ne peut comprendre un individu sans analyser le rapport qu’il entretient avec sa sexualité et son lien avec autrui. La sexualité ne se limite pas à l’acte en soi, elle s’étend surtout vers les relations et les connexions humaines. C’est l’un des nombreux moyens par lesquels nous pouvons exister avec les autres, ou exister sans eux. Néanmoins, elle révèle notre ouverture ou notre fermeture aux autres.
Contrairement au personnage fictif d’Adolf H., Hitler n’avait ni la possibilité d’explorer sa sexualité dans sa jeunesse, ni l’envie pendant la guerre, ni le temps durant sa vie politique. De nombreux témoignages le confirment : Hitler n’avait pas de vie sexuelle. Certes, dès qu’Adolf devint une figure publique, plusieurs femmes furent intriguées par la nouvelle vedette politique et s’en rapprochèrent. Cependant, toutes celles qui ont décidé de s’attacher à lui finiront par se suicider ou tenter de le faire. La raison est claire aujourd’hui : Hitler n’est jamais entré dans un vrai rapport avec quiconque. Peut-être avait-il une sexualité, mais elle était solitaire, centrée sur lui-même.
Au départ, les deux personnalités partagent la même sexualité, ayant vécu une enfance similaire. Toutefois, la grande différence réside dans le fait qu’Adolf H. reconnaît son problème avec les femmes, tandis qu’Hitler l’ignore superbement. Ainsi, on peut comprendre que notre sexualité n’est pas simplement ce que nous subissons, mais ce que nous en faisons.
Pour mieux comprendre et comparer la vie de ces deux individus, revenons au début de l’histoire de la vie sexuelle d’Adolf Hitler et de son alter ego fictif, Adolf H.
La première fois qu’Adolf H. fut exposé à une femme nue, c’était à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne, où il assistait à un cours de nu. En s’évanouissant en voyant la femme dénudée, il comprit immédiatement qu’il avait un problème. Lors de la deuxième séance de nu, le modèle était un homme, ce qui le soulagea. Il se sentit alors plus à l’aise, souriant même à ses camarades de classe, comme pour leur montrer que cette fois, il ne s’évanouirait pas.
Adolf H. avait donc un problème majeur à résoudre : sa sexualité et sa relation avec les femmes. Le peintre comprit cela assez tôt dans sa vie, ce qui le mena à rencontrer le célèbre Sigmund Freud. Après de nombreuses séances, Freud lui permit de découvrir la source de son problème. Finalement, Adolf fit un rêve initiatique, ce qu’il avait longtemps redouté.
Freud explique alors plus en détail :
“Vous vous êtes jusqu’ici refusé à toute vie sexuelle, vous avez endigué vos pulsions, tenté de les faire mourir, ou du moins de les endormir. Tel est l’état de vos désirs au début du rêve. Mais tel est l’état que vous souhaitez quitter en entrant dans le palais mystérieux.” (p. 80)
Lors de la dernière séance, Adolf comprit enfin que son problème venait en grande partie de son enfance difficile, notamment de ses relations avec ses parents. Il s’en libéra ainsi :
“Les larmes baignaient le visage d’Adolf sans qu’il s’en rendit compte. Elles le lavaient de son passé, de son angoisse, de ses douleurs. Elles faisaient sa toilette de nouveau-né. Avec bonté, Freud assistait à la deuxième naissance de ce garçon. Sans un scalpel, sans une entraille, sans déchirer de chair et sans verser de sang, il avait guéri un individu désespéré ; un adolescent s’était couché sur son divan, un homme s’en relèverait. Un spectre disparaissait, le spectre de ce qu’aurait pu être Adolf Hitler sans thérapie.” (p. 83)
Pendant qu’Adolf H. résolvait son problème, Hitler ne faisait que l’aggraver. La première fois qu’il eut une expérience avec des femmes fut lorsqu’un ami, Guido, l’amena dans un bordel. Hitler n’était pas à l’aise avec l’idée, prétextant qu’il était déjà marié, mais Guido réussit à le convaincre. Ce fut un choc pour Hitler, dont la première véritable interaction avec les femmes se déroula dans un environnement qui renforça sa relation déjà négative avec elles.
“Hitler demeura estomaqué. Il était contre la prostitution, il ne souhaitait pas rencontrer une de ces femmes vénales […] il ne savait même pas où se trouvait le quartier chaud. Il se sentit pris en flagrant de virilité […] Hitler se sentit immédiatement mal à l’aise. […] Où regarder sans se salir ? Où poser les yeux sans se rendre complice de ce spectacle dégradant ? Comment même respirer sans inspirer aussi la honte ? […] Pour combattre sa déception intérieure, et pour se donner une contenance, il saisit un crayon et, sur la nappe de papier, il dessina Guido tel qu’il le voyait : un Satan qui puait le sexe.” (p. 34-35)
Les recherches posthumes sur Hitler ont donné lieu à de nombreuses spéculations sur ses orientations sexuelles : homosexuel, bisexuel, asexuel. Aucune preuve ne les confirme. L’auteur mentionne un passage où Hitler est pris pour un homosexuel et vit une expérience désagréable lorsqu’un homme l’embrasse sans consentement.
“Il ne savait pas ce qui le vexait le plus. Avoir été dragué par un homme ? Être pris pour un garçon comme ça ? Ne pas avoir compris assez vite ? Ne pas avoir été capable de repousser Werner ? Lui avoir vomi dessus ? Tout lui était brûlure, humiliation.” (p. 76-77)
Adolf H. perdit sa virginité assez jeune, lors de sa rencontre avec Dora, la nièce de Stella. Ce fut une expérience plaisante et saine, une véritable exploration de sa sexualité.
“Adolf découvrait tout. Il ne connaissait pas le corps de la femme, mais pas mieux le corps de l’homme pendant l’amour. Il était comme encombré de lui-même.” (p. 94)
Ainsi, la vie sexuelle d’Adolf H. commença, avec ses hauts et ses bas, comme pour chacun d’entre nous. Il avoua que le plaisir féminin était sa quête et que la femme était son Dieu. Malgré les peines d’amour qu’il subit, Adolf continua de découvrir sa sexualité. Il trouva refuge dans des relations adultères, avouant que si la guerre se terminait, il voudrait seulement du plaisir avec les femmes, une façon de continuer son art. Sa relation avec Lucie, puis Onze-heures-Trente (Sophie), marqua une jalousie intense qui le poussa à entamer une relation avec une autre femme, Sarah, par revanche. La mort de Onze marqua une autre grande peine pour Adolf. Finalement, il termina sa vie avec Sarah, ayant deux enfants, dont une fille nommée Lucie. Bien que sa vie amoureuse et sexuelle fût tumultueuse, il semble avoir trouvé une forme de paix et de satisfaction dans ses expériences.
Quant à Hitler, sa vie sentimentale fut marquée par des relations malsaines et tragiques. Ses “mères” étaient des femmes qui l’admiraient et le soutenaient, mais il cherchait en elles des figures maternelles plus que des amantes. Sa relation avec Mimi, une jeune fille de seize ans alors qu’il en avait trente-sept, se termina tragiquement par le suicide de Mimi. Hitler, n’ayant jamais réellement pris le temps de perdre sa virginité, était trop effrayé à l’idée de rompre sa chasteté.
“Il se sentait de plus en plus mal à l’aise car il décevait Mimi. Elle s’attendait à ce qu’il se comportât comme un homme, qu’il prît des initiatives et qu’il n’en restât pas aux baisers dans le cou. Or il ne voyait pas aller plus loin. Par négligence, il n’avait toujours pas pris le temps de perdre sa virginité. Ses débuts avec les femmes, cent fois remis, avaient laissé place à une habitude de chasteté assez confortable. […] Rompre cette paix l’effrayait, et cette peur, qu’il aurait pu aisément surmonter, comme tout homme, à dix-huit ans, devenait quasi indépassable à trente-sept. Une possibilité trop longtemps éludée devient une impossibilité.” (p. 313)
Une autre fin tragique survint lors de sa relation avec sa nièce Geli, âgée de vingt-trois ans. Hitler contrôlait presque tous les aspects de sa vie, allant jusqu’à annoncer leur futur mariage. Geli se suicida avec un revolver.
“La première pensée qui traversa l’esprit d’Hitler fut qu’on allait l’accuser de meurtre. La deuxième fut la colère devant cet acte stupide. La troisième fut de la peine.” (p. 331-332)
Je pense que la foule était la véritable femme d’Hitler. Lors de ses apparitions publiques, il semblait faire bien plus que de simples discours. Ses allocutions avec les foules prenaient la forme d’un acte sexuel avec une femme. La foule était sa compagne. Hitler aimait bien plus faire l’amour aux foules qu’à toute autre personne.
« La foule est une femme ; la femme est longue à venir ; Hitler est un grand amant parce qu’il est encore plus lent qu’elle. Dès le départ, il livre des arguments, des idées, mais il donne peu. Il traîne. Il retient. Il veut créer l’envie dans la foule. Il veut qu’elle s’ouvre. Il garde ses assauts pour plus tard. Par contre, lorsqu’il s’échauffera, il sera fort, bandant, inépuisable. » (P.349)
Finalement, on en arrive à la dernière relation d’Adolf Hitler avant sa mort : celle avec Eva Braun. Depuis longtemps, Hitler donnait de lui l’image publique d’un homme célibataire, entièrement consacré à sa mission politique et à l’Allemagne. Sa relation avec Braun, qui dura environ quatorze ans (il l’avait rencontrée lorsqu’elle avait dix-sept ans), fut cachée au grand public ; seuls les intimes du dictateur étaient au courant. C’est avec Eva qu’Hitler perdit sa virginité. Néanmoins, jamais Hitler n’eut une relation aussi malsaine avec la sexualité et les femmes que lorsqu’il était avec Eva.
« Mais Hitler éprouvait plus de tendresse pour ses bergers allemands que pour la belle Eva. Car Eva avait commis un crime imprescriptible qui l’attachait pour toujours à Hitler, lui valant un statut ambigu, fait de répugnance et d’attraction ; elle avait obtenu ce qu’il avait refusé à toutes les autres femmes : elle avait fait l’amour avec lui. […] De temps en temps, il rechutait. Ou plutôt il vérifiait. Il se couchait sur Eva Braun. Il l’étreignait dans le noir, car il craignait, en voyant réellement ce qu’il faisait, d’en être totalement dégoûté ; il redoutait surtout le spectacle du sexe avide de la femme. […] Cette disproportion de satisfaction entre elle et lui confirmait à Hitler que la femme était un animal inférieur. » (P.362-363)
En analysant cette relation si malsaine qu’Hitler entretenait avec les femmes, la sexualité, et surtout avec Eva, on pourrait dire que c’était la cerise sur le gâteau de toutes les horribles émotions, malsaines et non assumées, que le dictateur avait enfouies au cours de sa vie, avant de mettre fin à ses jours.

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